Comment imaginer l'enfer ?
Depuis "Nuit et Brouillard" (*) pourtant l'enfer a pris forme dans nos mémoires, nous qui n'y étions pas, qui n'étions pas nés. Nous ne pourrons jamais vraiment savoir, imaginer vraiment l'enfer des camps de concentration devenus les camps de la mort, imaginés par les nazis.
Depuis, nous avons les photos, les photos de ces albums d'Auschwitz, les photos prises par les SS eux-mêmes, photos hallucinantes de "souvenirs de vacances", car oui, pour certains cela pouvait sembler des vacances,
Sur le site de France Télévisions
En avaient-ils vraiment conscience ?
Ceux que les wagons déversaient n'avaient pas conscience de ce qui les attendaient, comme ces juifs hongrois déportés en 1944,
Wikipedia
photographiés lors du tri par les SS.
Celle qui a trouvé cet album un an plus tard, Lili Jacob, faisait partie de ce convoi, sur les photos elle reconnaîtra les siens, morts dans les chambres à gaz.
Deux albums, l'autre fut retrouvé en 2007 seulement, et appartenait à un officier SS, Karl Höcker, trop tard pour être utilisé comme preuve contre lui.
Le documentaire de William Karel et Blanche Finger diffusé mardi 24 janvier 2012 sur France2 était consacré à ces albums, ces photos accablantes. Et pourtant il se termine sur un hallucinant constat, la plupart des bourreaux ont échappé à la justice, même arrêtés par les alliés ils furent relâchés faute de preuves. Quelques uns furent jugés à Nuremberg, et d'autres sont revenus à la vie "civile" comme si de rien n'était.
La honte fut pour les victimes, l'impossibilité d'un retour à une vie "normale", de parler de l'enfer.
Un second documentaire donnait la parole à quelques
survivants, qui tous ont dit cette impossibilité. Comment ils connurent au retour la honte des mêmes wagons, des mêmes autobus qui les avaient conduits à l'aller vers l'enfer. Pas question de
reconnaissance, seule réservée aux prisonniers de guerre.
Pas question de les entendre, d'écouter décrire leur
enfer.
Alors ils se sont tus.
Qui peut comprendre l'enfer qui ne l'a pas vécu ? Comprendre comment des hommes "civilisés" ont pu mettre au point un système de société où ils pouvaient commander à des "sous-hommes" privés de toute humanité, et ce par tous les moyens. Comprendre que l'on puisse froidement mettre au point un système "industriel" d'anéantissement ?
Croire à une banalité du mal ?
Difficile !
Même aujourd'hui où nous pouvons tout savoir si nous le voulons, même aujourd'hui c'est difficile.
Nous pouvons tout de même écouter ces voix qui se sont élevées depuis pour raconter l'enfer, regarder ces photos prises par les bourreaux eux-mêmes.
Et nous pouvons répondre à Simone Weil qu'il reste bien des traces de l'extermination des juifs d'Europe.
Mais quant à trouver des réponses à toutes ces
questions...
(*) J'emprunterai les derniers mots de l'excellent film d'Alain Resnais et au commentaire de Jean Cayol dit par Michel Bouquet :
« Qui de nous veille de cet étrange observatoire, pour
nous avertir de la venue des nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ? Quelque part parmi nous il reste des kapos chanceux, des chefs récupérés, des
dénonciateurs inconnus …
Il y a tous ceux qui n’y croyaient pas, ou seulement de temps en temps.
Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s'éloigne,
comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays,
et qui ne pensons pas à regarder autour de nous,
et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. »
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